À Tunis, une effervescence culturelle depuis la révolution

 

Durée : 12 min
Genre : documentaire / culture
Date de sortie : juin 2017
Lieu : Tunis
Financements et partenaires : Babelmed, Web Arts Résistances, Fondation de France, Région Paca
Réalisation : Olivier Roux

Si l’investissement culturel public souffre toujours en Tunisie, la créativité et les initiatives individuelles sont éloquentes. Fabrique d’espace artistique en plein cœur de la médina de Tunis, l’association « l’Art Rue » s’inscrit dans ce bouillonnement culturel alternatif. Depuis 2011, celui-ci foisonne sous l’impulsion d’une liberté d’expression retrouvée suite à la vague de contestations populaires des « Printemps Arabes ». Rencontre et reportage.

Délaissée pendant le règne du dictateur Ben Ali, la politique culturelle n’a pas eu le renouveau escompté depuis la révolution du Jasmin de janvier 2011. Dans une économie en berne, fragilisée par une forte baisse de l’activité touristique suite aux attentats du Bardo à Tunis et de la plage de Sousse en 2015, cinq ministres de la culture se sont succédés sans se montrer capables de dégager une véritable ligne politique culturelle. Frilosité des investisseurs, lourdeur des procédures administratives, la culture fait les frais d’une faible rentabilité sur le court terme et d’un désengagement public. « Les subventions allouées à la culture n’ont pas augmenté malgré la création de multiples espaces culturels », regrette Moncef Dhouib, producteur et réalisateur du projet « Cinévog ». Cet homme de théâtre tunisien a fait revivre l’âme d’un cinéma de quartier d’après-guerre, inauguré dans les années 60 dans la banlieue nord de Tunis. Repère de la culture alternative et lancé en 2011, le café « Liber’thé » est, lui, le symbole d’une scène littéraire destinée aux femmes écrivaines, ou encore des communautés de slameurs qui se réunissent autour d’événements mensuels.

        Dans cet esprit, un renouveau culturel florissant composé d’une pluralité d’initiatives citoyennes afflue depuis la révolution dans la capitale tunisienne.

Lieux de rencontres, d’expositions, de coworking ou d’échanges : le pays connaît une offre culturelle foisonnante et diversifiée, telle une « Movida », ce grouillement artistique et créatif initié en Espagne à la fin de la dictature franquiste. « Almodovar et autres, c’est le bouillonnement dû à la liberté. Il ne faut pas oublier que, dans le monde arabe, il existe encore des dictatures et je crois que la Tunisie peut devenir un pôle artistique, attirer les artistes arabes qui veulent exprimer leurs frustrations par rapports aux autres pays », rappelait Fares Mabrouk, fondateur du think tank « Arab Policy Institute », lors du Ted-x Carthage organisé à Tunis en 2014.

L’Art Rue : la médina de Tunis au cœur du lien social

« Le besoin d’échanges, de perspectives artistiques et humaines, de projets de société constructifs et d’idées créatives est aujourd’hui plus pressant que jamais ». Plus qu’une fabrique d’arts, c’est d’abord pour répondre à un enjeu sociétal que Selma et Sofiane Ouissi ont créé l’association « L’Art Rue ». Implantée à Dar Bach Hamba au cœur de la médina, son travail artistique entrepris dans ce lieu historique « interpelle les habitants des quartiers populaires sur des questions de société tout en les invitant à redécouvrir leur patrimoine culturel », souligne Aurélie Machghoul, directrice de la communication.

Design participatif, théâtre, peintures, performances, photos, vidéos, récits de vie, l’Art Rue se pose comme un soutien à la création tunisienne visant à développer de l’art contextuel. Depuis dix ans, sa démarche a permis de créer une biennale d’art contemporain, « Dream City », qui mêle ambition artistique et lien social autour d’une interrogation : « Si vous étiez opérateurs culturels, que rêveriez-vous de faire pour la Tunisie » ? Par l’implication des habitants autour de la conception, la création ou la diffusion des œuvres, les projets expérimentent plus de sociabilité et de citoyenneté grâce à des résidences artistiques tout au long de l’année. C’est le cas du collectif « Corps Citoyen » qui a séjourné pendant un an à l’Art Rue.

Sous l’impulsion de chorégraphes et de directeurs artistiques, le projet a vu le jour en mobilisant des jeunes des quartiers populaires autour d’une narration sur la liberté de circulation hors des frontières, un sujet préoccupant pour beaucoup d’entre eux. Par le théâtre et dans différents lieux de l’espace public, ils expriment leur désir de liberté. « À travers notre performance, on parle de notre vécu, de l’immigration clandestine, des gens qui cherchent à quitter le pays, ou d’autres qui se font arrêter abusivement. Avec l’Art Rue, nous avons créé une histoire que nous revivons à chacune de nos performances », raconte Yasser Chebbi, jeune participant qui a rencontré l’association alors qu’il errait dans la médina. Convaincue que l’art peut être au service du lien social, l’association mise aussi sur l’éducation des enfants en intégrant des activités artistiques et culturelles dans des projets scolaires. « À Dar Bach Hamba, nous accueillons régulièrement des enfants d’écoles primaire de la médina pour participer à des ateliers artistiques. Les sensibiliser à un patrimoine historique qui se meurt est primordial pour notre pays. C’est aussi un lieu ressource où ils peuvent trouver une aide pour leurs devoirs », détaille Aya Rebai, chef de projet Art et Education.

        Comme l’Art Rue, une myriade d’initiatives privées ont insufflé un nouvel élan culturel au pays, pendant que l’état restait dans un relatif immobilisme.

Autant d’acteurs, de mouvements culturel et sociaux qui représentent un enjeu fort dans la jeune démocratie en devenir qu’est la Tunisie, récente lauréate du Prix Nobel de la paix en 2015, grâce au dynamisme de sa société civile. Le 26 mai dernier, une conférence nationale organisée par le ministère des Affaires culturelles et l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA) présentait « une nouvelle stratégie nationale afin d’encourager l’investissement privé dans le secteur culturel ». Accompagner les jeunes promoteurs culturels dans les régions était au programme des ambitions affichées par l’État. Une annonce qui suscite de vives espérances dans le milieu underground tunisien, lui qui ne demande qu’à multiplier une ébullition culturelle essentielle pour l’avenir des nouvelles générations du pays.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>