Energie : Jean Marc Jancovici et la croissance zéro en Europe

 

Jancovici croissance zéro dépendance énergétique

Les dirigeants successifs calquent leurs prévisions de croissance sur des modèles économiques dépourvus de considérations énergétiques.

        « Celui qui croit à une croissance exponentielle infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste ». La citation bien connue, de l’économiste Kenneth Boulding, vient rappeler aux apologistes de la croissance économique qu’il est inévitable de finir par en observer son déclin. Après Nicolas Sarkozy, c’est François Hollande qui se heurte à l’impossibilité de relancer la croissance. Fébrilité politique ? Jean Marc Jancovici, climatologue et enseignant en Ecole d’ingénieur, livre une justification scientifique d’une croissance nulle, ou condamnée à des séries de récessions et de petits rebonds, en Europe.

        Lors de son intervention face à l’assemblée nationale le 6 février 2013, Jean marc Jancovici a, à la fois surpris puis décontenancé son auditoire. Reconnu pour ses nombreuses conférences fournies en études scientifiques, l’enseignant des Mines de Paris voit en la baisse de l’approvisionnement en gaz et en pétrole en Europe depuis 2006 un signal durable à leur faible croissance.

« Dis-moi combien d’énergie tu consommes, je te dirai quelle est ta croissance »

        Pour comprendre les démonstrations de Jean Marc Jancovici, il faut envisager le concept d’énergie dans notre système économique. Le plus concrètement possible, l’énergie est ce qui sert à élever une température, déplacer un objet, ou encore en modifier sa forme. Elle est à la base de tout dans le système économique : construction du moindre appareil, de gratte-ciel, transport, nourriture, etc. Le climatologue précise que le terme « production d’énergie » n’a pas de sens, puisque l’être humain ne produit pas d’énergie, il ne fait que l’extraire : celle présente dans le pétrole, une énergie stockée sous terre depuis des millions d’années, celle des noyaux d’uranium, du bois, des rayons du soleil ou encore du vent. Ainsi, il est facile de faire le lien entre consommation d’énergie et PIB, chaque richesse produite ayant obligatoirement nécessité un montant important d’énergie.

« Depuis 2007, les pays de l’OCDE sont face à une situation inédite : il n’y a plus de croissance, pour des raisons énergétiques ».

        Cependant, là où les modèles économiques s’égarent dans leurs prédictions de croissance, c’est lorsqu’ils associent le PIB au prix de l’énergie (ou au prix du baril de pétrole, puisque cette valeur est l’étalon pour les autres énergies). Les 50 dernières années ont démontrés qu’il n’y avait aucun lien entre le prix de l’énergie et croissance du PIB : le prix du baril de pétrole a varié fortement, provoquant d’importants effets sur l’endettement des pays mais aucun impact notoire sur la croissance. Ce qui importe, selon Jean Marc Jancovici, n’est pas le prix mais la consommation énergétique en elle-même : la croissance mondiale suit avec précision toute variation annuelle mondiale de la consommation d’énergie (voir graphique). « Multipliez par deux le prix du pétrole et le lendemain vous aurez autant de camions sur les routes, transportant des produits qui seront vendus plus chers. Divisez par deux les importations de pétrole, vous aurez deux fois moins de camions et un PIB divisé par deux » , souligne le scientifique. Le prix de l’énergie serait donc un bien mauvais paramètre pour prédire la croissance. Il reste néanmoins l’outil de base de tous les calculs économiques.

Jancovici croissance zéro dépendance énergétique

        La consommation d’énergie mondiale est en augmentation depuis 50 ans (environ entre 1 et 6%), grâce aux constantes découvertes de sources d’énergies, notamment pétrolières, puisque les énergies fossiles représentent 80% de l’énergie mondiale (le reste étant du nucléaire et de l’hydraulique majoritairement). C’est dans les années 1990 que les découvertes de sources d’énergie fossile étaient les plus fréquentes. Depuis, avec la prédiction de la raréfaction des découvertes de nouvelles nappes souterraines, Jancovici estime que le pic d’exploitation a lieu en ce moment-même, dans les années 2010 (voir graphique ci-dessous). Des découvertes sont faites, certes, mais plus suffisamment pour répondre à la demande croissante d’énergie.

        « Dis-moi combien d’énergie tu consommes, je te dirai quelle est ta croissance », simplifie t-il. C’est bien ce qui se passe depuis 2007, date depuis laquelle la croissance est extrêmement faible, voir nulle. « Sarkozy et Hollande ont promis des résultats qu’ils ne pouvaient pas tenir pour des raisons physiques », souligne le climatologue dans son allocution.

Jancovici croissance zéro dépendance énergétique

La planification écologique, notre « conquête de la lune »

        Face à ces considérations énergétiques, la solution résiderait davantage dans la transition vers un monde aux PIB stables que dans une quête effrénée de croissance. Donner un prix à l’externalité causée par l’énergie est indispensable à la légitimité des modèles économiques qui nous sont proposés. Si certains pays, comme la Chine, n’en sont pas encore à ce stade, c’est qu’en tant que nouveaux pays industrialisés, ils commencent tout juste l’exploitation de leurs ressources et s’offrent le luxe d’ouvrir une centrale à charbon par semaine.

       Mais d’abord, quel bilan pour le renouvelable ? En prenant en compte l’argent investi dans le domaine, la demande mondiale croissante d’énergie, et les efficacités de production d’énergies « vertes » (solaire, éolien, hydraulique), dans l’état actuel des choses, seul le nucléaire serait à la hauteur du défi de remplacer le pétrole. Triste perspective dans l’acceptation de Tchernobyl ou Fukushima comme évènements à la gravité amoindrie face à celle provoquée par le réchauffement climatique et les gaz à effets de serre.

        La « vraie » solution selon Jean Marc Jancovici nécessite en premier lieu de sortir de l’illusion. Il ne sera pas possible de se retirer à la fois du nucléaire et des énergies fossiles en augmentant notre consommation énergétique, et encore en avançant « des chiffres sortis d’un chapeau », commente le climatologue en regardant les objectifs de réduction d’émission fixés pour 2025. « Dans la réalité, personne ne sait pourquoi ces chiffres ont été avancés, et ils sont loin de coller à la réalité, surtout lorsqu’aucun plan à long terme n’est mis en place pour atteindre l’objectif », déplore t-il.

           « L’Europe est dos au mur, notre choix, sans regret, c’est de nous lancer dans une économie qui utilise de moins en moins de combustible fossile. C’est ça notre conquête de la lune, et ça doit nous occuper 40 ans »

        Dans son allocution à l’assemblée, il présente les lignes d’un plan d’action qui permettrait d’aborder concrètement la transition socio-écolo-économique. Pour lui, il en va de l’avenir de l’Europe, autant pour sa stabilité politique qu’économique, de réduire massivement la consommation d’énergies fossiles. L’enjeu européen, « c’est de permettre à la stabilité sociale, l’espoir, la paix, la justice et le sentiment de progression de subsister dans une Europe sans croissance physique parce que le pétrole et le gaz baissent dès à présent », déclare t-il au JDD le 06 janvier 2013. L’implication doit être générale, et surtout comprise, car aucun effort ne pourra être entrepris sans une vision claire et exaltante de que cela pourrait nous procurer. Même le foyer modeste, « à condition de lui offrir un travail et une perspective d’avenir », devra s’y impliquer. Même l’industriel, qui devra considérer la taxe carbone bien plus comme un guide qu’une punition. Elle vise à transférer une partie de la pression fiscale à l’énergie, pour préserver et accroître le travail. « Si l’énergie coûte de plus en plus cher, l’industrie fera l’effort du changement. Sans soumettre les industriels à un prix contraignant, les investissements ne suivront pas », souligne le scientifique à l’assemblée.

        Il faudra aussi être capable de rendre disponible l’énergie mal utilisée. Isoler correctement les maisons de l’hexagone réduirait la facture électrique de 30%, ce qui permettrait de fermer quasiment la moitié des centrales nucléaires ou de redistribuer cette énergie à meilleur escient. La relocalisation d’un certain nombre de production de biens et services est un enjeu majeur, tant il est absurde, dans beaucoup de situations, de payer une facture énergétique élevée en coûts de transport plutôt que d’alimenter sa propre activité. Cela débloquerait des quantités d’énergie, des économies, mais demande un gros investissement pour repenser les territoires et les infrastructures, refaire les villes, le paysage agricole et les infrastructures de transport.

        « La vraie transition c’est de mettre 5 000 milliards d’euros sur la table – en quarante ans – pour la rénovation de nos infrastructures vitales, c’est-à-dire les villes, les moyens de transport, l’organisation des terres agricoles et les moyens de production industrielle.» Jean-Marc Jancovici, inverview par Joelle Lecomte, Médiapart, 4 décembre 2012.

        Des milliers d’emplois pour repenser et construire des « villes durables », peu énergivores, naîtraient d’une telle réflexion. Mais il est impossible, selon le scientifique, de soumettre en l’état un tel projet tant qu’il n’est pas contextualisé et crédité d’une vision claire, en réponse au marasme de la croissance actuelle.

        « Si l’on a pas une vision exaltante à long terme dans notre pays, ce n’est pas la peine de songer à lui demander des efforts. (…) On ne peut que bricoler, poser des rustines. (…). Mais si l’on est dans une optique de conquête de la lune, l’argent ce n’est pas le sujet. On a trouvé mille milliards pour sauver les banques, ce n’est vraiment pas le sujet. » Jean Marc Jancovici, à l’Assemblée Nationale, 6 février 2013.

        Un plan d’une telle envergure se heurte à la dimension politique et aux perspectives court-termistes qu’ont les dirigeants vis à vis de leurs mandats électoraux. Cette logique les conduits à colmater quelques brèches face à ce gigantesque problème de la transition écologique, bien plus qu’à s’unir autour d’un projet dépassant les clivages et s’attaquant aux causes profondes de l’enjeu environnemental.

        Donnée il y a presque deux ans, l’intervention de Jancovici et ses démonstrations scientifiques restent sans grandes réactions politiques. On se demande toujours à quand le premier Niel Armstrong français.

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