Edwy Plenel : « retrouver le chemin des causes communes »

        A 63 ans, le journaliste, ancien directeur de publication du journal Le Monde et cofondateur de Médiapart en 2008, ne s’économise pas pour défendre ses convictions. De séjour à Arles, Edwy Plenel a bien voulu revenir avec nous sur une actualité des plus brûlantes, à l’issu d’un week-end lourd d’enseignement sur la conduite des politiques européennes dans la gestion de la crise grecque. Tout comme les drames vécus ces dernières semaines par les migrants en Méditerranée, ou la fermeté affichée par le gouvernement français lors de ses trois recours à l’article 49-3. Un point commun ? Des images fortes pour évoquer un renoncement démocratique, devenu, selon le journaliste, de plus en plus perceptible dans notre hexagone. C’est en évoquant ce contexte qu’Edwy Plenel a délivré une nouvelle leçon d’humanité cette semaine, lors de sa conférence arlésienne dans le cadre du festival des Suds, en nous invitant à rejoindre le chemin des causes communes, thème de son intervention. Un message qu’il a volontiers accepté de nous préciser lors d’un entretien le matin-même.

Edwy Plenel

 

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Edwy Plenel, la crise grecque se déroule en ce moment sous nos yeux. Nous sommes au matin d’un accord difficile – ndlr : cette interview a été réalisée ce lundi 13 juillet - finalement accepté par Alexis Tsipras, au pied du mur devant la possibilité d’un Grexit, malgré le « NON » à l’austérité prononcé par son peuple lors du référendum. Médiapart titrait ce matin « Un accord à l’arraché organise la mise sous tutelle de la Grèce ». Faut-il être inquiet quand à l’avenir des politiques européennes ?

Edwy Plenel : Nous sommes face à un évènement sans précédent révélé par le sursaut du peuple grec et son nouveau gouvernement. La pédagogie politique dont a fait preuve Alexis Tsipras en étant transparent envers son électorat a révélé deux choses. D’abord le fait que la monnaie, l’euro, est utilisée comme un carcan pour empêcher toute alternative à une politique ordo-libérale. Ensuite, cette crise nous a permis de constater que le véritable problème européen devant nous n’était pas la Grèce mais l’Allemagne : il y a une forme d’inconscience, comme un oubli de l’histoire, d’un pays qui impose de façon aveugle et univoque, une austérité contraignante aux autres peuples. Tsipras, avec un large appui de son peuple, a dit non à une austérité à sens unique. Mais dans le même temps, le peuple grec ne lui donne pas non plus mandat pour sortir de l’euro, ce que veulent les réactionnaires allemands. Dans cette marge de manœuvre très étroite, Tsipras a été contraint d’accepter de faire ces efforts douloureux mais a obtenu en échange trois choses : du temps, de l’argent pour l’investissement afin de relancer l’économie et une discussion sur l’étalement de la dette grecque. Il essaie courageusement de desserrer l’étau, de faire bouger les lignes pour nous tous, avec très peu d’alliés à l’échelle européenne.

        En quinze jours, Tsipras a fait un immense pas de pédagogie pour tous les peuples d’Europe. Ces derniers ont compris aujourd’hui que quand on leur parle euro et dette, on leur donne une contrainte économique dont le but est d’échapper à toute alternative politique. 

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Revenons-en à la France. On assiste à une défiance en vers la classe politique qui n’a jamais été aussi élevée dans l’opinion française. Une étude du Cevipof en janvier 2015 a déclaré que 73% des citoyens considèrent que la démocratie ne fonctionne pas très bien, c’était 54% en 2012. A 39%, les français éprouvent de la méfiance par rapport à la politique, 33% du dégoût, 9% de l’ennui, 8% de l’intérêt, 3% de l’espoir, 1% de l’enthousiasme. En 2014, un sondage ipsos-le monde affirmait que 65% des sondés pensaient que la plupart des hommes et femmes politiques seraient corrompus. Quels sont les moyens pour sortir enfin de cette défiance ? 

        Même si je ne suis pas un amoureux des sondages, ces réponses sont pertinentes. C’est pour moi non pas une défiance vis à vis de la politique mais de la représentation politique, dans laquelle, hélas, il faut aussi inclure la représentation médiatique. Nos compatriotes ont raison d’avoir perdu confiance. On perd confiance lorsqu’on est face à des dirigeants qui, une fois élus, font le contraire de ce qu’ils ont proposé pendant leur campagne. Ils font campagne pour le « nous » et une fois présidents parlent au « je ». Ils s’entourent d’un monde technocratique au croisement de l’appareil d’état et de l’appareil financier. Tout cela désespère de la politique comme bien commun. La corruption en est le symptôme : cette façon de brouiller affaire publique, affaire privée, conflit d’intérêt, argent personnel et argent public.

       Mais le vrai problème n’est pas seulement celui de se lamenter sur ceux d’en haut : il se pose à nous et à notre renoncement, notre lassitude, notre acceptation d’une sorte de fatalité de la crise, voir à notre indifférence.

Mediapart fait certes de l’investigation et révèle des faits mais essaie surtout de redonner la pêche, l’envie de se battre. Ma réponse est toute simple est c’est mon propos cette année aux Suds : il nous faut retrouver le chemin des cause communes. Il nous faut retrouver par en bas, dans la société, des luttes concrètes qui nous en amènent vers d’autres, par le chemin des solidarités. Il nous faut rétablir le message de ce discours de Jaurès à la jeunesse d’Albi où il disait « La république c’est la confiance et l’audace ». S’il n’y a pas d’audace il y a de la défiance. Les questions des minorités, celles du monde et du cimetière marin que nous connaissons au travers des épisodes des migrants, les questions d’identités, sont autant de points sur lesquels nous devons faire preuve d’humanité. Nous avons devant nous l’exemple, entre la crise européenne et le terrorisme, que la monnaie ne fait pas du commun et que la peur conduit à la surveillance généralisée comme nous venons de le connaître avec cette loi sur le renseignement. Cela n’alimente que la défiance générale et non la solidarité entre les nations. Les dirigeants continuent à gouverner comme ils l’ont toujours fait, par des adaptations successives, sans être bousculés par des minorités, sans inventions nouvelles.

      Max Frish disait : « Pire que les bruits de botte, le silence des pantoufles. » Nous avons rendez-vous aujourd’hui avec notre silence.

edwy plenel

Edwy Plenel, à Arles, le 13 juillet 2015.

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Pour faire vivre une démocratie, la presse a toujours été un élément indispensable. On assiste aujourd’hui à un paradoxe dans l’information : les producteurs d’informations n’ont jamais été aussi nombreux (télévision, blogs, presses écrites, compte twitters) et les médias n’ont jamais été aussi faibles. Quel regard portez-vous sur la crise contemporaine de la presse ?

        Nous vivons une révolution industrielle dont le moteur est l’invention numérique. Une révolution industrielle c’est un moment où le temps devient plus rapide et où l’espace se réduit. C’est un moment de destruction de richesses existantes et de création de richesses potentielles nouvelles. Dans ce moment là, les détenteurs de capital et de puissance veulent profiter de cette déstabilisation pour augmenter leur pouvoir. L’économiste Thomas Piketty l’a très bien montré : nous avons atteint le même niveau d’inégalités qu’au début de la 2ème révolution industrielle à la fin du 19ème siècle. C’est une bataille entre le capital et le travail. C’est certes un problème global qui ne concerne pas que la presse mais les médias n’en sont évidemment pas mis à l’écart. Il y a une bataille qui nous requiert nous, travailleurs de l’information, pour montrer comment on peut recréer de la valeur qui ne soit pas une valeur spéculative, factice qui détruit la richesse de l’information.

       Et c’est bien toute la bataille originelle de Mediapart : la qualité de l’information a un prix, l’indépendance a un prix.

        Si le numérique a bien engendré des difficultés pour la presse écrite, c’est lui qui a permis de lancer toutes ces batailles : il a accompagné les révolutions du peuple arabes, il a permis les révélations de Wikileaks, d’Edward Snowden, etc, tout ce qui sert aujourd’hui un combat de petit David face à Goliath, de mettre à nu la puissance en la bombardant d’informations. S’agissant de la France, il y a un problème d’écosystème démocratique. Ce qui est unique dans les grandes vieilles démocraties, c’est une mainmise sur la majorité des médias privés par des groupes industriels qui n’ont pas comme métier l’information et qui ont un intérêt clientéliste avec la puissance publique (téléphonie, vente d’armes, aéronautique, luxe, banque d’affaire, etc). Ce sont les propriétaires du Monde, de Libération, du Figaro, de TF1, des Echos, etc. Tout cela est lié à un problème de faible culture et d’intensité démocratique.

hibouflat Vous parlez du présidentialisme français, de la culture du bonapartisme ?

    Oui, cela se diffuse partout, cela crée de l’irresponsabilité. Autant la démocratie américaine est une puissance qui a sa part d’ombre, mais son écosystème fait surgir des acteurs parlementaires. En France, non seulement il y a du renoncement démocratique mais en plus il n’y a pas de véritables avancées : il n’y a pas de « freedom of information act » en France, pas de grandes lois sur le droit d’accès à l’information, pour dire qu’il faudrait protéger le secret des sources, un statut protecteur pour les lanceurs d’alertes. Nous n’avons eu que des atteintes.

       Je ne m’attendais pas à des miracles économiques ou sociaux de la part de François Hollande. En revanche, ayant discuté avec lui suite à un livre d’entretien paru en 2006, j’étais convaincu qu’il avait compris qu’on ne gagne pas seul.

Que les vraies énergies ne sont pas celles dont parle Emmanuel Macron avec des tableaux Excel mais celles du peuple, qu’on libère par la démocratie. Et que loin de se méfier de notre délibération collective, il faut faire force avec elle. Mais ils ont choisi l’autoritarisme, le verticalisme, la brutalité et la fermeté incarnés par le 1er ministre actuel. Ils ont démoralisé l’espoir. A nous de réinventer le commun, comme cela s’est passé récemment en Espagne avec la montée de Podemos.

hibouflatOn a parfois l’impression que les conditions pour que ces espoirs renaissent ne surgissent qu’après des contextes encore plus durs que celui que l’on connaît en France ?

       C’est une vrai question. En marge d’une conférence publique de Médiapart il y a un an (« Corruption, ça suffit ! »), je discutais de cela avec Roberto Scarpinato, procureur anti-mafia de Palerme. Nous parlions de Podemos, de Syriza, mais aussi du mouvement 5 étoiles en Italie, différent et plus complexe, mais qui atteste aussi d’une société civile qui bouge. Il me disait : « Est-ce que votre problème en France, ce n’est pas l’Etat social ? ». Autrement dit l’argument que, tant sous les gouvernant de Sarkozy ou Hollande, on a quand même conservé le modèle social français. « Et est-ce qu’au fond un certain niveau de protection ne vous endort pas ? » Oui, on peut se poser cette question pour expliquer cette lenteur française. Mais comme le nuage de Tchernobyl, il n’y a pas de frontière à tout cela. La France qui se réveille en 1968, pour faire la plus grande grève ouvrière française de notre histoire, est une France de la prospérité. Moi je ne pense pas qu’il y ait cet automatisme : « Il faut qu’on vous ait tapé le plus possible sur la tête pour que tout d’un coup vous vous réveilliez. » Il faut être lucide sur nos fragilités françaises. Notre jeu institutionnel fait levier pour l’extrême droite car il désespère de la démocratie.

hibouflatSuite aux attentats de Charlie Hebdo, vous avez reçu des critiques en vers certains de vos propos, qui évoquaient un « je suis Charlie » nuancé. Qu’en est-il réellement ?

        Je dis cette chose très simple, je suis Charlie comme tout le monde et comme toute personne qui a le sens de valeurs humaines élémentaires. Je suis évidemment contre ceux qui tuent des personnes parce que les idées vous déplaisent, parce que les opinions vous déplaisent, ou parce que la croyance, comme lors de l’attentat antisémite de l’hyper-casher, vous déplait.

       Mais je n’admets pas que l’idée « Je suis Charlie », et d’ailleurs Cabu, Wolinsky ne l’auraient pas admise non plus, soit l’injonction à une nouvelle idéologie dominante où « être Charlie » c’est être d’accord avec ceux qui moquent les religions, ceux qui moquent les minorités.

Je pense même au contraire qu’au moment où il y a des totalitarismes qui se revendiquent de religions, nous avons besoin des religions, nous avons besoin des croyants qui refusent ce totalitarisme. Nous avons besoin d’un pape comme le pape François qui, venu du Sud, nous dit : « Qu’as-tu fait de ton frère ? », dans son homélie à Lampedusa. De dire avec force des mots qui bousculent le conservatisme de son église. De s’en prendre à la domination de la finance dans l’ensemble de ses discours. Je revendique ma liberté. Et ma liberté, c’est d’être, évidemment, en combat contre les assassins de la liberté, mais c’est aussi une liberté de conscience, de critique, de pluralisme.

hibouflatUne liberté de ne pas être moqueur ?

       Je comprends très bien le dessin qu’a fait Luz dans son esprit, Tout est pardonné, une petite larme, où il dessine Mahomet. Mais je comprends aussi que l’on puisse débattre de sa réception. Vous êtes étudiants, on enseigne le regard sur les images, nous n’avons pas à être soumis devant les images. Nous avons le droit de les aimer, de les apprécier, de les critiquer. Tout en défendant le droit des images et en combattant ceux qui voudraient tuer pour les interdire. La formule de Debray le résume : la pire défaite pour nous, et qui serait la première victoire des terroristes, ce serait ce maccarthysme supposé démocratique qui nous dirait « voilà les images que vous devez vénérer ». Comme une sorte de dogme, de croyance. En clair, comme une sorte d’intégrisme.

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2 thoughts on “Edwy Plenel : « retrouver le chemin des causes communes »

  1. saint marc

    Je suis totalement en phase avec cet article!!!Je dis merci à Edwy Plenel pour son courage!
    Je me dis qu’à force de tirer sur la corde elle finit par casser!!!Les dirigeants font les sourds,sont dans le déni.
    A force de se boucher les oreilles,de se voiler la face ont fini par rentrer dans le mur!Je préférerais que des solutions réelles à tous nos problèmes soient trouvées par le débat le vrai!!Nous ne sommes plus en Démocratie!!!!!!

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