Le Front national est-il en route pour 2017?

        Décomplexée, dédiabolisée, déterminée, Marine le Pen continue d’emmener le Front national au plus haut dans l’opinion publique, comme l’atteste sa dynamique ascendante à chaque nouvelle élection. Selon l'institut Odoxa, un Français sur deux pense que le FN peut l’emporter à la présidentielle de 2017. Entre enracinement territorial, stratégie de dédiabolisation et tactique politique, le politologue Joël Gombin, spécialiste du vote Front national, décrypte finement les rouages d'un parti bien décidé à endosser la stature présidentielle.

Front national

hibouflat

Suite à l’annonce des résultats du 2ème tour des élections départementales, certains ont atténué l’importance du score du front national, inférieur il est vrai à celui prévu dans les sondages. Le nombre relativement faible de postes (cantons, conseillers départementaux) obtenu par le FN suffit-il à se rassurer sur sa montée dans notre pays?

Joël Gombin : Il faut d’abord distinguer le score réalisé par le Front national au 1er tour qui est historique puisque c’est le score le plus élevé jamais enregistré par le FN à une élection, progressant encore par rapport aux européennes alors même que la participation est plus élevée. Le score du second tour demeure important mais en raison du mode de scrutin la capacité à transformer ce score en élus est extrêmement faible. Pour des raisons très simples : le mode de scrutin majoritaire à deux tours oblige à être dans des systèmes d’alliances sans quoi il est très difficile d’atteindre la barre des 50% et avoir des élus. Cela a été renforcé par un phénomène, que j’appelle la porosité asymétrique des électorats de l’UMP et du FN : quand on a un second tour PS / FN, l’électorat UMP vote pour le FN à hauteur de 40% environ ; quand on a un second tour gauche droite classique, 80% de l’électorat du FN vote pour l’UMP. Et en cas de triangulaire, dans la très grande majorité des cas, le FN perd en moyenne 20% de ses voix au profit du candidat de droite qu’il juge mieux placé pour battre la gauche.

hibouflatLa campagne des départementales a été marquée par l’investissement personnel de Manuel Valls qui a fait de la lutte contre le Front National la quasi exclusivité de l’offre politique du parti socialiste  Comment analysez-vous l’impact de la stratégie menée par le premier ministre? Quel influence cet engagement a t’il joué sur les scores réalisés par le Front national ?

Il y a plusieurs séries de conséquences. D’abord, cela a probablement tiré le taux de participation vers le haut mais le vrai impact a vraisemblablement eu lieu au second tour. Chaque fois que la gauche est opposée au FN, la participation progresse assez nettement. Lorsque la droite est opposée au FN en duel, les reports de gauches sont très bons. Au final, l’effet principal de cette stratégie c’est qu’à la fin c’est l’UMP qui gagne : non seulement il bénéficie des reports de voix du FN pour battre la gauche ; mais aussi, quand l’UMP est opposé au FN, il bénéficie des voix de la gauche pour le battre.

Au fond, la stratégie « Ni Ni » de Nicolas Sarkozy s’est transformée en une stratégie « Et Et » où la droite récupère à la fois les voix du FN et celles de la gauche.

        Ce qui fait qu’avec un gros tiers des voix au premier tour, l’UMP remporte à peu près deux tiers des élus.

hibouflatNicolas Bay, secrétaire général du Front National, avance qu’après les élections européennes et municipales, l’élection régionale sera la « troisième étape du maillage territorial ». Le Front National a t-il élargi sa base électorale lors des élections départementales? Où en est son enracinement territorial ?

La base électorale du FN continue de progresser par rapport aux élections européennes. 85% des voix de Marine Le Pen lors de l’élection présidentielle de 2012 se retrouvent dans les urnes lors de ces départementales. Cela manifeste le potentiel électoral du FN : le nombre de personne ayant voté FN au moins une fois lors des cinq dernières années continue de progresser. Nicolas Bay a raison de le rappeler, le contingent d’élus régionaux du Front national est le plus grand que le parti n’ait jamais eu avec 118 sièges. C’est ce qui fait vivre les cadres intermédiaires locaux du Front national. Il est vraisemblable que ce nombre augmente encore lors des élections régionales. Pour les présidentielles, la question des 500 signatures ne se posera plus. Cela participe d’un mouvement d’ensemble et d’implantation générale des cadres du Front national.

hibouflat Dans quel sens le profil type de l’électeur du Front national a t-il évolué ces dernières années? Quel serait le portrait « sociologique robot » de l’électeur FN moyen?

Ce qui fait le succès du Front National, c’est justement sa capacité à tirer profit de configurations très différentes dans le temps et dans l’espace. Il n’y a donc pas un portrait robot mais plutôt un électorat composite. On compte à la fois une fraction des classes populaires et notamment des ouvriers, dans le cas où ils votent car il ne faut pas oublier que l’abstention est souvent le comportement électoral modal dans ces groupes là. Le vote FN est aussi présent dans les petites bourgeoisies (artisans, commerçants, petits chefs d’entreprises) et, de plus en plus, dans les petites classes moyennes salariées. C’est le cas des employés, d’une partie des professions intermédiaires dans le monde de l’industrie ou du commerce généralement plutôt dans le secteur privé que public, souvent exposés à la concurrence internationale.

hibouflatBeaucoup d’analystes soulignent la montée de l’électorat FN comme la résultante d’un « marché de la colère » qu’a su capter le Front national. Que peut-on dire des facteurs principaux qui tendraient à déterminer le vote FN? Pourrait-on dire que ce vote est en partie dépendant de la faiblesse de l’offre politique des partis de gouvernement?

Ce qui est absolument certain c’est que l’offre politique du Front national se construit par différenciation, opposition avec l’offre politique établie et des différents gouvernements au pouvoir depuis plus de 30 ans. Le FN a su bâtir une offre politique qui dispose d’une certaine forme de cohérence avec à la fois une composante autoritaire, conservatrice et ethnocentrique ainsi qu’une composante protectionniste et interventionniste qui insiste sur le rôle de l’état dans l’économie. Dans le champ politique contemporain, cette combinaison est relativement originale et assure au Front national de n’être concurrencé par personne sur ce segment là.

Aucun autre parti que le FN n’est à la fois autoritaire et conservateur sur le plan culturel et anti libéral sur le plan économique.

C’est à la fois une force, qui lui permet d’avoir un socle de premier tour pré-solidifié, et en même temps une faiblesse car sa composante économique l’empêche de bénéficier de meilleurs reports de voix de l’UMP. C’est l’inverse sur les questions d’autorité, d’immigration ou de conservatisme moral où les électeurs de l’UMP sont très largement en accord avec les positions du Front national. Celui-ci devra opérer un virage assez vif ces prochaines années s’il veut l’emporter lors des seconds tours, sans sacrifier son potentiel de premier tour.

hibouflatLes déclarations polémiques de Jean Marie Le Pen sur les chambres à gaz ou sur le régime de Vichy lui ont de nouveau attiré les foudres de son propre parti, déclenchant cette fois son éviction. Il ne sera pas reconduit en tête de liste de la région PACA pour le scrutin de décembre prochain, au profit de Marion Maréchal Le Pen, proche de son grand père. Cette bataille familiale et idéologique risque t-elle de fragiliser la dynamique actuelle du parti?

Sur le moyen terme je ne le pense pas. Cette polémique, comme toutes les précédentes d’ailleurs, permet d’alimenter le « story telling » que constitue la dédiabolisation.

Elle permet à Marine le Pen de mettre en scène une nouvelle fois à quel point elle est dédiabolisée. Plus Jean Marie Le Pen se peint en noir, plus elle peut se peindre en blanc.

Cela accentue son audience dans les médias et sa stature présidentielle. Le moment venu, elle pourra dire « voyez, je suis tellement au service de la France et de l’intérêt général que je suis prête à sacrifier ma propre famille si besoin est aux nécessités politiques ». Cela pourrait, au contraire, lui apporter la touche finale qui lui manque dans sa course présidentielle.

2 thoughts on “Le Front national est-il en route pour 2017?

  1. sacha

    Dédiabolisation du FN, certes…
    Mais diabolisation de la gauche. La gauche, avec sa politique de droite, voire d’extrème droite a tendance a rendre normal les idées de l’extrème droite.
    On se rend bien compte que les partis politiques ne sont qu’une façade, puisqu’une fois au pouvoir, ils servent la cause de la ploutocratie et non pas de la démocratie.

    Reply
  2. Serge Clavéro

    Nous opposer au FN parce qu’il comporte des dimensions d’ostracisme et d’autoritarisme n’est visiblement plus efficient.

    Les querelles politiciennes ne pèseront pas lourd lorsque, d’ici 2 ans, dix ans au maximum, l’inaction sur le climat nous précipitera collectivement vers des catastrophes. Il y aura des migrations auprès desquelles la vague de migration syrienne apparaîtra comme une plaisante prémonition. Cette immense menace nous concerne tous mais bien entendu davantage les pauvres que les riches, au niveau mondial.

    Les solutions sont là – dont l’ énergie verte d’Enercoop. Elles sont bloquées par les puissants groupes « extractivistes » du charbon, du pétrole et du gaz (et du nucléaire). Ce château de cartes suicidaire ne tient que par l’artifice d’inégalités monstrueuses qui donnent la moitié des richesses à 1% de la population. Ce sont eux les vrais maîtres du monde, plus forts que les gouvernements élus. La démocratie s’en trouve paralysée (en premier lieu avec la manipulation de la dette) et c’est ce qui fait le lit du populisme.

    La meilleure façon de dénoncer la vacuité du programme du FN consisterait à ne pas hésiter à souligner ces immenses menaces mais aussi les immenses espoirs si nous relevons ce défi – vers une société plus juste, solidaire, équitable, durable et humaine. Le programme du FN est un programme du vieux monde. Si ce parti arrive au pouvoir, il ne l’appliquera pas mais organisera seulement le chaos à venir afin d’en faire profiter ses membres les plus éminents et ses alliés les plus utiles – comme on l’a vu avec le nazisme allié aux industriels de la Ruhr. Ceux qui pensent qu’une catastrophe sera nécessaire pour réveiller les consciences devraient aller au bout de ce scénario – qui n’est en rien l’éveil attendu mais plutôt la suite logique du cauchemar.

    Reply

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>