Inflation faible, austérité : ces intérêts qui chargent notre dette

 

          Spectateur de la dérive des politiques économiques européennes depuis plus de deux ans à son arrivée à l’Elysée, François Hollande fait ses comptes. 0% de croissance au dernier trimestre, une progression du chômage de 4,3 % en seulement un an. Pire, dès le lundi 4 août 2014 dans le journal Le Monde, le président reconnaissait qu'il existait un  « risque réel » de déflation en  Europe, ce qui pourrait avoir des « conséquences budgétaires négatives sur les recettes comme sur la dette ».

          Apprécier le cap politique choisi par la France, sous le gouvernail allemand et bruxellois, est une requête bien légitime à la vue des efforts demandés. Comment s’est creusée notre dette publique? A qui profite le jeu de la maîtrise de l’inflation et de l’euro fort ? Quelles solutions pour l’économie européenne et pour la France ?

La hantise de l’inflation a fait flamber la dette

          Depuis sa création indépendante en 1999 à l’apparition de l’euro comme monnaie unique, la banque centrale européenne a fait de linflation son ennemi juré. Le mécanisme agissant sur l’inflation est celui de la création monétaire :

    Lorsqu’un crédit est accordé la masse monétaire augmente (favorisant ainsi l’inflation), lorsque ce même crédit est remboursé aux créanciers cette somme est détruite et diminue la masse monétaire (on parle alors de déflation). Il faut donc en permanence que des prêts soient sollicités et des crédits accordés pour que l’économie soit alimentée.

          Or, pendant longtemps ce sont les banques centrales qui accordaient les crédits nécessaires à la création monétaire et prêtaient notamment aux états afin de combler leur déficit. Cette façon de faire fonctionner la « planche à billet » a été interdite par la loi Giscard-Pompidou de 1973 puis par l’article 123 du traité européen de Lisbonne approuvé par tous les états membres, en raison de l’abus de cette pratique à des fins électorales et du risque trop important d’inflation. Désormais, pour combler leur déficit public, les états doivent faire des emprunts auprès de banques commerciales ou d’investisseurs privés au sein du marché financier. Cette opération est devenue très couteuse car elle demande perpétuellement des intérêts versés pour rémunérer les créanciers. L’exemple le plus parlant nous concerne directement :

     Depuis qu’elle n’est plus autorisée à emprunter à la banque centrale depuis 1973, la France a accumulé seulement en intérêts bancaires près de 1300 milliards d’euros, sur une dette totale s’élevant à 2000 milliards en 2014.

          La dette représente aujourd’hui 95% du PIB qui s’élève à 2058 milliards : la charge de la dette, constituée uniquement de ces intérêts bancaires, pèse pour très lourd dans le budget de l’Etat à tel point qu’il est devenu le premier poste de dépenses en 2012. La crainte d’une pratique abusive de la création monétaire pour rembourser les dettes publiques par les banques centrales (appelé également monétisation de la dette) a mené à la situation inverse où les Etats dépendent des acteurs privés qui leur fixent les taux d’intérêt.

          Le cas le plus emblématique reste celui de la Grèce qui, lors de la crise de 2008, a vu ses taux d’emprunts s’envoler (jusqu’à 18%). Ils conservent depuis une valeur élevée, de l’ordre de 7,5%, pour rémunérer le risque encouru. Le parti Grec Syriza, prétendant sérieux après son ascension dans l’opinion publique, fait trembler les dirigeants européens en rejetant l’austérité et en formulant la demande d’une renégociation de la dette (le pays compte 25% de chômeurs).

Dette publique inflation austérité

L’inflation, un problème mais pour qui ?

          Dans une période d’austérité budgétaire et d’inflation extrêmement réduite (0,4%), les gouvernements européens choisissent le remboursement de l’équivalent d’une goutte de dette publique. Malgré son plan d’économie à 50 milliards, la France n’a pas réduit son déficit public à la fin de l’année. Certains économistes démontrent pourtant les effets bien plus significatifs en résultats et bien moins injustes d’une hausse de l’inflation.

    L’inflation est comparée à un poison qui, administré à une faible dose, peut avoir des effets thérapeutiques très intéressants. Une inflation maîtrisée approchant un taux de 4% aurait pu éviter au Japon une stagnation économique sans précédent dans les années 90. Daniel Leigh, économiste au FMI.

          Dans un récent article le 06 avril 2014 dans le New York Times intitulé « Oligarchs and Money », Paul Krugman, rédacteur d’une tribune hebdomadaire depuis 1999 dans ce journal, fait état du dernier rapport du Fond Monétaire International, le fameux « World Economic Outlook report ». Le rapport stipule, à la faveur d’une mise en perspective historique perturbante, que « les pays aux dettes élevées qui étaient prêts à laisser l’inflation éroder leur dette – y compris les États-Unis – s’en tirent beaucoup mieux que ceux qui, comme la Grande-Bretagne après la Première Guerre mondiale,  s’accrochaient à l’orthodoxie monétaire et budgétaire. » Paul Krugman prône une inflation « appropriée », en dénonçant les taux bien trop faibles, et les objectifs des 1% maintenus par les banques centrales européennes et américaines. Pour lui, les grandes analyses économiques autour de l’inflation, comme celle du FMI, permettent de tirer des conclusions évidentes mais « indicibles » car on retrouverait derrière des intérêts et des « préjugés de classe » :

    « Mais qui ne préférerait pas une inflation modeste au chômage de masse? Eh bien, vous savez qui: 0,1 pour cent, qui ne comptent « que » pour 4 pour cent des salaires, mais représentent plus de 20 pour cent de la richesse totale. Une inflation légèrement plus élevée, par exemple de 4%, serait bon pour la grande majorité des gens, mais serait mauvaise pour la super élite ». Paul Krugman, prix Nobel 2008 d’économie.

          Pour Joseph Stiglitz, critique de longue date du ciblage de l’inflation par les banques centrales, la politique européenne tarde depuis bien trop longtemps à définir un équilibre entre le contrôle de l’inflation et le soutien à la création d’emplois. Le journal spécialiste de l’UE Euobserver dans son article intitulé « La Banque centrale européenne devrait abolir ses objectifs d’inflation » relaie les convictions de l’économiste américain lors de son intervention remarquée au forum économique européen du 6 mars 2014 :

    « La BCE devrait laisser tomber son objectif d’inflation et se concentrer sur des mesures pour stimuler l’emploi ». Joseph Stiglitz, prix Nobel 2001 d’économie.

    Stiglitz avance notamment que cette politique « n’est pas appropriée dans un contexte de faiblesse de la demande et de hausse du chômage » et que « l’attention sur l’inflation a détourné celle des choses qui étaient plus importantes », peut-on lire le 5 mars 2014 dans les colonnes spécialisées de l’agence de presse américaine Bloomberg.

          Car si l’inflation est majoritairement refusée dans les politiques publiques, « c’est sans doute aussi parce qu’elle redistribue les revenus, des prêteurs vers les emprunteurs, des propriétaires de logement et de titres financiers », vers les ménages endettés, résume Gilles Raveaud, dans Alternatives économiques en 2010. Et celui-ci de rappeler ironiquement : « Keynes souhaitait l’inflation, car elle permet de ruiner les rentiers ».

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