La folie des grandeurs des inégalités

 

la folie des grandeurs des inégalités

        Début 2015, l’ONG Oxfam a publié son rapport annuel sur les inégalités de richesses dans le monde, basé sur des données fournies par la banque Crédit Suisse. Un constat dramatique, qui mériterait de mobiliser durablement l’opinion publique et de s’attarder sur le dévoiement de notre système économique et financier aux plus aisés.

        On ne peut pas dire qu’on l’on ne s’y attendait pas. Depuis la crise des subprimes, la financiarisation d’un marché mondialisé et ses dérèglementations, de nombreux économistes mettent en garde contre le gouffre des inégalités. Dernier chef de file, Thomas Piketty dans « Le Capital au XXIème siècle » pointait du doigt, dans un titanesque travail empirique et historique, des inégalités de patrimoines aussi fortes qu’avant 1900.

Des écarts pharamineux et un lobbying omniprésent

        Le rapport Oxfam ne vient que compléter ces grandes inquiétudes. Si se poursuit la tendance actuelle, « la part des richesses détenue par les 1 % les plus riches dépassera 50 % d’ici 2016 ». Actuellement de 48%, cette part a progressé très vite en seulement quatre ans : « en 2010, il fallait additionner les richesses de 388 milliardaires pour parvenir au patrimoine des 50 % les plus pauvres. En 2014, ils sont quatre fois moins.”

        Désormais, les inégalités sont telles que « 3,5 milliards de personnes se partagent les mêmes richesses que 80 personnes extrêmement fortunées », indique le rapport.

         De l’autre côté, l’activité de lobbyiste ne s’est jamais portée aussi bien, bénéficiant des investissements florissants des grands groupes. Parmi les activités les plus « lucratives » de la liste des 1645 milliardaires répertoriés par Forbes, on retrouve au 1er rang le milieu de la finance, de l’assurance puis les secteurs pharmaceutiques et des soins de santé. Un investissement rentable :

        « En 2013, les entreprises des secteurs financier et pharmaceutique ont dépensé 550 millions de dollars pour faire pression sur les responsables de l’élaboration des politiques à Washington et à Bruxelles. » Rapport Oxfam.

         Le traité transatlantique (TAFTA) entre l’Europe et les Etats Unis est un nouvel exemple des menaces qui planent sur les plus pauvres. Car il s’agit pour l’instant d’harmoniser par le bas des régulations négociées par des lobbies de transnationales, au plus près des gouvernements, sans que ceux-ci ne rapportent l’étendu des négociations au sein d’un dialogue citoyen.

Réorienter nos indignations

        Le débat public ne se montre pas toujours à la hauteur du constat de ces inégalités. Se réclamant d’instaurer l’ « unité nationale » suite à la nuisance terroriste, le climat politique et intellectuel en France relance plus énergiquement l’agitation autour d’un Islam « conforme aux valeurs de la république ». S’interroger sur notre identité et alimenter ses ferveurs contradictoires est pourtant bien plus préjudiciable à notre vie en communauté que de recentrer notre attention sur ces écarts économiques, panier dans lequel se retrouvent 95% d’entre nous.

        Car ce n’est pas les « affaires », ni les causes qui nous manquent pour nous rassembler autour de batailles communes contre les inégalités. L’empire financier construit par une poignée de personnes trouve ses sources dans de nombreux sujets, qu’il faut relier directement à ces statistiques. Le scandale « LuxLeaks » a révélé des accords fiscaux entre 340 firmes multinationales et le Luxembourg pour réduire leur imposition à des taux inférieurs à 1%, les fameux « tax ruling », avec l’aval de l’actuel président de la commission européenne Jean Claude Juncker, ancien premier ministre luxembourgeois. L’occasion de rappeler la triste banalité d’une telle pratique dans les paradis fiscaux qui, selon le FMI, représenterait « 50% des transactions mondiales, 4000 banques et 2 millions de sociétés écrans ».

        La proposition au rabais de la France sur le dispositif de taxation sur les transactions financières permet elle aussi d’accroître le constat saisissant des inégalités : essentiel pour freiner la spéculation financière et destiné à aider le financement de l’aide au développement, cet échec a vu une nouvelle emprise du lobby financier sans provoquer de réactions édifiantes.

           Juste avant le G20, en septembre 2014, l’association ONE a dénoncé « les pratiques frauduleuses dans les pays en développement » (blanchiment, fraude fiscale, corruption etc) pour « un volume annuel de 1 000 milliards de dollars ou 750 milliards d’euros », relatait le journal Le Point le 03 septembre dernier. Evoqué comme le « casse du siècle« , ONE a indiqué que 3,6 millions de décès pourraient chaque année être évités si les recettes fiscales, un manque à gagner estimé entre 38 et 64 milliards de dollars par an, étaient rétablies et « investies dans les soins de santé, la sécurité alimentaire et les infrastructures essentielles ».

            Les programmes d’austérité instaurés un peu partout en Europe, le caractère peu démocratique de nos institutions, le sacrifice de vies humaines dans l’économie réelle par le surplomb d’une sphère financière spéculative sont, entre autres, de nouveaux exemples d’indignation bien plus unificateurs que l’appartenance propre à nos croyances religieuses.

            L’enjeu de la « gouvernance mondiale », qui se matérialise par une prédominance des intérêts privés dans les négociations publiques, est à mettre au cœur des préoccupations égalitaires. Comme un symbole, c’est au Forum de Davos, réunissant les grandes fortunes et les transnationales, qu’ont été « abordés » ces inégalités. « La classe de Davos n’enfreint peut être aucune loi, mais elle est bien résolue à imposer les siennes », rappelle Susan George, dans son dernier livre « Les Usurpateurs ». A moins que l’on redirige durablement nos aspirations.

Pour consulter l’étude en PDF :

http://www.oxfam.org/sites/www.oxfam.org/files/file_attachments/ib-wealth-having-all-wanting-more-190115-fr.pdf

A lire aussi :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>