Le costume de la Vème république n’habille pas le citoyen démocratique

 

L'implication politique citoyenne se réduit face aux mécanismes de nos institutions

L’implication politique citoyenne se réduit face aux mécanismes de nos institutions

          Au cours de l'année 2014, le couple exécutif au pouvoir de notre nation a rarement été aussi impopulaire et autoritaire à la fois : François Hollande et Manuel Valls ont ravivé, suite à l’implosion arbitraire de leur gouvernement, les tensions institutionnelles de notre Vème république. Car depuis sa création, les mécanismes républicains semblent mieux soutenir la défense des intérêts du pouvoir exécutif qu’à impulser une démocratie vivante.

          « Liberté, égalité, fraternité ». Le bras levé, le buste bombé et le regard droit vers le peuple, c’est ainsi que Manuel Valls s’adresse à la France lors de sa déclaration de politique générale le 8 avril 2014. Considérant notre climat politique, cette ferveur et ce dévouement corps et âme pour notre pays semble s’apparenter davantage à la figure de style qu’aux idéaux égalitaires et fraternels que réclame notre nation au quotidien. Mais faut-il seulement formuler la remarque à nos politiciens ou ces derniers ne se conforment-ils pas aux attributs mis à disposition par notre Vème république ?

Vème république et personnification du pouvoir

          Le contexte de notre Vème république, crée le 4 octobre 1958 au cœur de la crise algérienne, rappelle le caractère extraordinaire d’un tel fonctionnement. République taillée dans un costume au général De Gaulle, celui-ci réclamait les « pleins pouvoirs » pour résoudre la crise gouvernementale endurée par la IVème république, impuissante et mise à mal suite au coup d’état en Algérie du 13 mai 1958, appelé le « putsch d’Alger », dans ce qui constitue l’une des étapes les plus marquantes de la décolonisation française. Etablissant un régime semi-présidentiel en vertu des pouvoirs accordés au président de la République qui tient sa légitimité du suffrage universel direct, instauré par référendum en 1962, c’est la naissance d’un régime politique fondé sur la toute puissance présidentielle.

          S’en suivent ainsi 52 ans de vie politique française qui s’appuieront, par un phénomène de personnification du pouvoir politique, au travers des médias notamment, sur l’autorité, les mérites, les aptitudes et le caractère des présidents successifs bien plus que sur l’exercice citoyen et démocratique de la « chose publique ». C’est ce pouvoir charismatique, qui rapproche l’homme politique et éloigne ses idées, que définit Max Webber à l’orée du 20ème siècle :

    « L‘autorité fondée sur la grâce personnelle et extraordinaire d’un individu [.] Elle se caractérise par le dévouement tout personnel des sujets à la cause d’un homme et par leur confiance en sa seule personne en tant qu’elle se singularise par des qualités prodigieuses, par l’héroïsme ou d’autres particularités exemplaires qui font le chef« . Max Weber (1864-1920), « Economie et Société ».

          Comme un symbole, le débat d’entre deux tours d’une élection présidentielle mettant aux prises les deux derniers candidats est très souvent le théâtre d’une analyse personnelle, axée sur le jugement d’un homme et sa capacité à gouverner une grande nation de par sa carrure, son sang-froid, son aplomb, ses certitudes, sa robustesse. Dominique Rousseau, professeur à l’école de droit de la Sorbonne Paris-I, dresse un constat sans appel de nos institutions :

    « La Ve République a épuisé la démocratie : le président de la République ne répond plus et la société ne se reconnaît plus dans ses institutions. D’où une situation d’autisme constitutionnel. » Dominique Rousseau, Libération, le 03 septembre 2014.

 La construction d’une république citoyenne, un préalable au changement

          Comment alors ne pas faire le lien entre notre République, à la dérive et désignée « hyper présidentialiste », et cette ascendante passivité démocratique, matérialisée par des taux d’abstention de plus en plus records et par un vote « sanction » ou protestataire bien plus que d’adhésion ? C’est afin de répondre à cette confiscation démocratique que s’érigent les défenseurs d’une 6ème république. Loin de ses habits Césaristes et de la primauté faite à l’exécutif, c’est dans la concertation citoyenne à tous les niveaux que doit s’organiser la vie politique du pays. Pierre Mendès France, appelait déjà à la revalorisation citoyenne du fonctionnement de nos institutions et nous mettait en garde des conséquences d’une attribution autoritaire et confiscatoire du pouvoir décisionnaire :

     « La démocratie ne consiste pas à mettre épisodiquement un bulletin dans une urne, à déléguer les pouvoirs à un ou plusieurs élus puis à se désintéresser, s’abstenir, se taire pendant cinq ans. Elle est action continuelle du citoyen non seulement sur les affaires de l’Etat, mais sur celles de la région, de la commune, de la coopérative, de l’association, de la profession »(…)« Choisir un homme sur la seule base de son talent, de ses mérites, de son prestige (ou de son habileté électorale), c’est une abdication de la part du peuple, une renonciation à commander et à contrôler lui-même, c’est une régression par rapport à une évolution que toute l’histoire nous a appris à considérer comme un progrès.” Pierre Mendès France, « La République moderne », 1962.

          Opposé à l’idée de mettre sous quelque forme que ce soit le citoyen à l’écart, c’est ce que prône le concept d’ « Empowerment », né dans les Etats-Unis d’après guerre, qui veut octroyer la possibilité pour chaque individu de s’approprier les décisions politiques prises en son nom. Parmi les rares socialistes à s’élever pour un bouleversement de nos institutions, Arnaud Montebourg, délogé cette année de son ministère de l’économie, reconnaissait les effets vertueux d’un tel modèle dans son livre « Des idées et des rêves » paru en 2010 : « c’est plus long et plus difficile que l’exercice capricieux d’un pouvoir personnel, monarchique et impressionnant. Mais c’est plus efficace et plus durable, car les décisions deviennent la copropriété de tous après avoir été la coproduction de beaucoup. » Il se voulait même plus alarmiste si l’on stagnait davantage au sein de notre mode de gouvernance actuel : « Une société qui n’arrive pas à se rassembler de temps en temps pour construire en commun est condamnée au déclin, à l’affaiblissement, et risque l’appauvrissement. »

        Mais c’est aussi en confrontant la force de ses convictions exprimées quatre ans plus tôt dans ce livre à la dure réalité de son exercice gouvernemental qu’Arnaud Montebourg symbolise le caractère souvent impénétrable des institutions françaises. Face à l’impassibilité présidentielle et aux différents jeux politiques électoraux du haut de son ministère, c’est finalement bien plus à l’immobilisme démocratique que ses « idées et ses rêves » se sont heurtés qu’au dessein d’une vrai alternative citoyenne.

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One thought on “Le costume de la Vème république n’habille pas le citoyen démocratique

  1. danc

    Merci pour vos articles que je découvre par celui d’enercoop.
    Juste une remarque sur la citation de PMF : en 1962, on était encore sous le régime du septennat ?
    La citation a-t-elle été adaptée ?
    Cdt

    Reply

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