Nouvelle-Zélande : un séisme réveille la démocratie

 

Images by Shigeru Ban Architects. L'emblématique cathédrale de l'architecte Shigeru Ban, à base de matériaux durables.

Images by Shigeru Ban Architects. L’emblématique cathédrale de l’architecte Shigeru Ban, construite à partir des décombres de la catastrophe.

        22 février 2011. Christchurch et sa région du Canterbury, en Nouvelle-Zélande, sont secouées par la colère de Ruaumoko, dieu Maori des tremblements de terre. Un séisme de magnitude 6,3 ravage des zones entières de la deuxième ville du pays (les « red zones », décrétées « perdues » par les autorités), tue 185 personnes et ébranle les fondements de l’ordre social et politique établi.

         Face à la catastrophe, les habitants resserrent leurs liens et expérimentent de nouveaux projets collectifs avec l’aide d’organisations communautaires, démultipliées pour faire face à l’urgence de la situation. Des élans démocratiques et visionnaires nécessaires en réponse aux abus étatiques qui menacent fortement la cohésion sociale du pays. L’expérience de Christchurch nous révèle l’âpreté d’un processus de réveil citoyen dans l’urgence de la reconstruction. Un État peut-il s’emparer de la démocratie au nom de la bonne gestion d’une crise? Comment une situation alarmante peut-elle restaurer le renouveau du lien social?

La cathédrale de Christchurch, après le séisme de 2011.

La cathédrale de Christchurch, Nouvelle-Zélande, après le séisme de 2011.

De la mainmise de l’Etat aux premiers soubresauts citoyens

        Dans le but d’agir le plus rapidement possible, la Nouvelle-Zélande décide de créer une structure spéciale « The Canterbury Earthquake Recovery Authority » (CERA) dont l’objectif est de gérer, de A à Z, le projet de démolition et de reconstruction de la ville et ses alentours. Les membres de cette autorité prônent la centralisation afin de délivrer une solution unique, réactive et maximale. Ils défendent leur décision en l’inscrivant dans la lignée d’autres cas de catastrophes pour lesquels ce processus est présenté comme le plus efficace, sans considérer pour autant la voix des habitants.

        En temps de crise, l’État s’estime le meilleur gestionnaire de la situation : l’urgence justifie les moyens, l’efficacité est de rigueur. Le directeur de la CERA, Roger Sutton, déclarait ainsi : « En période de crise, mieux vaut être sûr à 90% et délivrer un message rapide, plutôt que sûr à 99% et délivrer un message plus lent » Roger Suttontheguardian.com, Nouvelle-Zélande, 27 janvier 2014.

        Cette approche unilatérale, à la sentence sans appel, est vigoureusement rejetée par les citoyens qui revendiquent de façon claire et collective un plan d’action basé sur le travail des organisations communautaires, mieux connectées à la réalité du terrain. Un tour de passe-passe doit alors être trouvé par la CERA afin de désamorcer ce conflit, en renforçant la coopération. Un plan urbain, qui recueille quelques 106 000 idées à travers la communauté, est alors proposé.

        Mais ce seront des initiatives individuelles qui permettront de poser les premières pierres de la reconstruction. L’édification de la nouvelle cathédrale de Christchurch est le symbole majeur de cette entreprise. L’ouvrage du japonais Shigeru Ban (prix Pritzker d’Architecture 2014), bâti en carton recyclé des débris de maisons effondrées, s’impose comme un emblème de durabilité en Nouvelle-Zélande. Il introduit la conception d’un vivre ensemble uni dans l’histoire, à la fois conscient de la précarité et désireux de bâtir un meilleur avenir. Un message à la résonance puissante puisque ‘the Cardboard Cathedral’ va demeurer un monument permanent de la ville bien qu’elle n’ait été voulue que temporaire à l’origine.

    « L’élégance et le caractère inventif du travail de l’architecte Shigeru Ban, ainsi que son engagement humanitaire constituent un exemple pour tous ». Jury du prix Pritzkez d’Architecture, 2014.

L'intérieur de la Cardboard Cathedral, dont la charpente repose sur des rouleaux de carton.

L’intérieur de la Cardboard Cathedral, dont la charpente repose sur des rouleaux de carton.

         La prise en compte d’autrui, comme partie d’un environnement social et durable commun, se retrouve jusque dans l’architecture du nouveau centre commercial à ciel ouvert de la ville, où les conteneurs du port font office de structure aux boutiques. Ce « pop-up mall », baptisé ‘Re-Start’, marque la réappropriation de la ville de Christchurch par ses habitants. Alors qu’il n’était que peu fréquenté auparavant, ce lieu gai et coloré est devenu un « spot» incontournable en Nouvelle-Zélande.

 Les perspectives citoyennes et la transition démocratique

        Mais ces succès parsemés ne suffisent pas à apaiser les revendications citoyennes qui souffrent de l’isolement des autorités. Derrière la catastrophe, la profonde solidarité et le rapprochement entre les habitants attestent d’une volonté de démocratie bien plus participative. L’opportunité se fait sentir d’élaborer une société définitivement plus juste et égalitaire. Pourtant cette cohésion, qui fait évoluer l’ordre social, ne cesse de se heurter à l’immobilisme et à la suprématie politique. L’injustice étatique est grandissante à la suite du séisme (fermeture des écoles locales financées par l’État, suspension par le Gouvernement central des élections régionales pour cinq ans) et ne fait que renforcer les démarches collectives pour la protection des droits citoyens.

      Les sinistrés ne peuvent rester de marbre face à leurs interrogations pressantes laissées sans réponse. Qu’en est-il en effet de l’arbitraire politique dans la délimitation des fameuses « red zones », qui entraîne le relogement des personnes installées dans ce périmètre décrété inhabitable? Comment alors accepter la proposition de l’Etat de se porter acquéreur des terrains à un prix dérisoire? Mais aussi, pourquoi un tel manque de législation « verte et durable » dans l’encadrement de la construction des nouveaux bâtiments?

         Malgré les difficultés que fait subsister la mainmise de l’Etat de Nouvelle-Zélande, Christchurch poursuit inlassablement sa résurrection par des innovations citoyennes surprenantes et unies à travers l’art de rue activiste, qui allie des expériences du vivre ensemble à des initiatives propices au développement durable.

      Les exemples ne manquent pas et l’on peut, entre autres idées bien pensées, s’amuser à écouter de la musique en branchant son baladeur numérique sur une machine à laver recyclée en jukebox, ou encore jouer au mini-golf sur les terrains vacants à travers un circuit réalisé avec les matériaux recyclés des sites de démolition.

    Ainsi, se met en place une approche ascendante ou bidirectionnelle de la pratique urbaine qui pourra, à long terme, favoriser la mise en place d’une résilience collaborative (Yona Jébrak). L’imagination politique et la liberté de se battre pour un futur solidaire équitable constituent un droit inaliénable pour lequel les habitants de Christchurch sont prêts à tout reconstruire, décaler et réinventer. Leur volonté collective, férue d’ambition égalitaire, est une ébauche inspiratrice de notre devenir qu’il ne nous faudra pas relier à la seule circonstance d’une catastrophe.

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