Baisse du SMIC, hausse des inégalités : l’erreur économique

 

Le MEDEF, par la voix de Pierre Gattaz, a rendu public ses nouvelles propositions pour relancer l'emploi

Le MEDEF, par la voix de Pierre Gattaz, a rendu public ses nouvelles propositions pour relancer l’emploi

        Le MEDEF, de part son rôle essentiel dans la protection des intérêts des entreprises françaises, a toujours légitimement pesé dans le débat public. Mais l’organisation syndicale n’a rarement été autant audible auprès de nos gouvernants, ni aussi discutable dans ses propos que depuis ces derniers mois.

        Par la voix de son président Pierre Gattaz, le MEDEF a fait un certain nombre de propositions pour relancer l’emploi en France, estimant que « notre modèle économique et social a vécu ». Parmi la remise en cause des 35 heures, la suppression de jours fériés ou le travail le dimanche  (mesures déjà reprises au sein de la loi Macron), l’une d’entre elle est très nettement contestable : « l’assouplissement » ou plus clairement la baisse du smic en France. Alors que le Premier ministre Manuel Valls réclame toujours pour boucler son budget un plan d’effort supplémentaire de 50 milliards d’euros à nos concitoyens, Pierre Gattaz, réamorce lui l’idée d’un smic inférieur :

    « Il vaut mieux quelqu’un qui travaille dans l’entreprise avec un salaire un peu moins élevé que le smic, de façon temporaire et transitoire, plutôt que de le laisser au chômage ». Pierre Gattaz, dans Le Monde de l’Economie le 15 avril 2014.

        Celui-ci avait parfaitement reçu les signaux envoyés deux semaines plus tôt par Pascal Lamy, anciennement directeur de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), dans l’émission télévisée « Question d’infos » sur LCP le 2 avril dernier : « Je sais que je ne suis pas en harmonie avec une bonne partie de mes camarades socialistes, mais je pense qu’à ce niveau de chômage il faut aller vers davantage de flexibilité, et vers des boulots qui ne sont pas forcément payés au smic. ». Une intervention suscitant pour le moins de vives réactions avec pour comble celle de Laurence Parisot, ex-présidente de la même organisation patronale, qui rappelle à son successeur sur Twitter que la baisse du SMIC répond à « une logique esclavagiste ».

Réduire le SMIC, c’est réduire la demande au près des entreprises

        Dans une période où les questions de relance et de création d’emplois s’affirment comme des enjeux vitaux pour un gouvernement acclimaté à l’austérité européenne, il est bon de rappeler, les conséquences d’une baisse du smic en termes purement économiques. Agissant directement sur le pouvoir d’achat des ménages peu aisés, une baisse du salaire minimum influe surtout sur un agrégat essentiel de la reprise économique : la demande adressée aux entreprises.

    Dans la théorie keynésienne, le mécanisme d’activation déterminant de la demande réside dans la propension à consommer, qui désigne la part moyenne du revenu disponible d’un ménage consacrée à la consommation.

       En clair, si vous donnez un euro de plus à un travailleur touchant un salaire proche du salaire minimum, il a toute les chances de le dépenser car sa propension à consommer est beaucoup plus forte. A l’inverse, si cet euro est distribué à un revenu déjà très élevé il sera très certainement épargné ou attribué à des placements financiers

        Ainsi, en abaissant le salaire des ménages peu aisés on peut s’attendre mécaniquement à une chute de la consommation, et en conséquence une diminution de la demande au près des entreprises. Ces dernières, constatant l’amoindrissement de leurs carnets de commande, risquent de perdre davantage leur nécessaire confiance en l’avenir : elles font alors le choix de baisser leur production et réduisent de ce fait leurs coûts salariaux et donc l’emploi.

            Ce cercle vicieux est celui qui a massivement touché nos voisins européens grecs, espagnol et portugais qui, en choisissant depuis quatre ans de baisser leur salaire minimum et en suivant les mesures de rigueur européennes, ont contribué davantage à assécher leurs économies et détruire leurs emplois qu’à assainir leurs comptes.

        Un remède contre la crise qui commence peut être à se heurter à sa propre incohérence puisque même le Royaume-Uni et l’Allemagne, deux pays européens aux tendances très libérales, ont récemment réévalués leurs positions sur le salaire minimum. Le premier, par la voix de son ministre du budget Georges Osborne mi-janvier 2014, s’est déclaré favorable à une hausse de 11% du salaire horaire minimum, ne le ramenant, certes qu’à son niveau avant-crise. Le second, par concession auprès de ses partenaires sociaux-démocrates au gouvernement allemand, s’est résolu à instaurer (enfin) un salaire minimum, forcé de constater que 25% de ses travailleurs vivent actuellement en dessous du seuil de pauvreté.

L’explosion des inégalités, un frein à la croissance économique

        Dans les conditions économiques actuelles, une baisse du salaire minimum constituerait un pas de plus dans le sens d’une progression des inégalités de revenus, tendance qui s’est encore aggravée au cours de la dernière décennie. Louis Maurin, directeur de l’observatoire des inégalités, dans un article paru sur atlantico.fr le 27 novembre 2013, fait état de la situation actuelle française :

    « Depuis 2008, les revenus des 1% continuent d’augmenter, parfois de façon très importante, tandis que les revenus les plus démunis sont maintenant sur une pente descendante. Les 10% les plus pauvres ont vu leurs revenus baisser de 3.4% tandis que ceux des 10% des plus favorisés se sont accrus dans le même temps ». Louis Maurin, directeur de l’observatoire des inégalités, 27 novembre 2013.

          Si ces inégalités constituent non seulement les ferments d’une débâcle sociale, elles sont également l’un des freins majeurs à notre reprise économique. C’est en effet dans la répartition entre salaires et profits que se détermine largement le rythme de croissance (appelé « le sentier de croissance », par les keynésiens) : la hausse des inégalités favorise ainsi davantage les profits (épargnants) que les salaires (consommateurs).

        C’est le constat de nombreux économistes et organisations internationales comme récemment le Fond monétaire International (FMI) qui estimait en février dernier par la voix de ses experts que les inégalités sociales risquaient d’ « amputer la croissance ».

    « Même aux Etats-Unis, nation souvent critiquée pour son penchant inégalitaire, Barack Obama a récemment fait connaître, lors de son discours annuel sur l’état de l’Union le 28 janvier 2014, son « intention de relever le salaire minimum de près de 40% pour le fixer à 10,10 USD ». Rue 89, Et si en fin de compte, le smic était une bonne idée ?, 20 avril 2014.

          Une annonce qui fait suite aux nombreux signaux d’alarmes lancés par les économistes internationaux sur l’accroissement des inégalités et leurs effets néfastes sur la santé économique des nations. Parmi eux, l’économiste Thomas Piketty, reconnu pour son travail statistique pionnier sur les inégalités depuis la dernière décennie, vient de publier « Le Capital au XXIème siècle », pavé de quelques 900 pages qui s’est classé en tête des ventes à sa sortie sur le site de distribution Amazon et du New York Times.

     « Depuis trente ans les inégalités explosent comme au XIXème siècle et il est urgent de taxer le capital » Thomas Piketty, Télérama, « L’explosion des inégalités selon Thomas Piketty », 28 août 2013.

        Désormais reçu à la maison blanche comme conseiller du président Obama, il prônait en 2011 une révolution fiscale en insistant sur l’impôt progressif, projet récupéré par François Hollande dans sa campagne électorale puis finalement abandonné une fois installé dans son exercice élyséen. Un désengagement aussi décevant que préjudiciable à notre économie, si l’on se réfère aux récentes conclusions de ce best seller, qui se prennent à imaginer « l’utopie d’un impôt progressif mondial ».

        C’est ainsi qu’avec 125 millions d’euros de patrimoine (classé 341e fortune de France en 2013 par le magazine Challenge), Pierre Gattaz, qui vient d’augmenter son propre salaire de 29%, tend à nous faire croire que c’est en intensifiant le fléau actuel des inégalités par la baisse du salaire minimum que nous retrouverons la marche vers la prospérité. Mais lorsque l’on apprend encore récemment que 46% du patrimoine mondial est détenu par 1% des ménages (selon une récente étude réalisée par le groupe de services financiers Crédit Suisse), ne devient-il pas dangereux socialement de demander à ceux qui ont déjà peu de se serrer la ceinture et absurde économiquement de laisser s’enraciner les peuples dans des remèdes qui ont déjà affichés leurs redoutables limites ?

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