Troïka : ces experts qui surplombent l’Europe

       Au terme d’un travail d’un an d’investigation, le journaliste économique allemand Harald Shuman délivre les rouages d’un système qui a étendu l’austérité en Europe. Diffusé le 24 février dernier sur Arte, « Puissante et incontrôlée : la troïka » dresse un bilan de ces politiques sur les peuples et mène une enquête incisive sur les prises de pouvoir arbitraires de la Troïka. Ce documentaire analyse en profondeur une entente constituée de hauts fonctionnaires sans contrôle parlementaire, pourtant en train de diriger l’Europe.
Troïka : ces experts qui surplombent l’Europe

Le gouvernement Syriza, élu le 25 janvier 2015, tente de rompre avec la Troïka.

 

        La Banque centrale européenne (BCE), la Commission européenne (CE) et le Fonds monétaire international (FMI) forment ensemble la Troïka. Celle-ci a envoyé jusqu’à 40 experts en Grèce, Irlande, au Portugal ou à Chypre pour négocier des programmes d’économies avec les gouvernements. L’objectif affiché de la Troïka : sortir les pays en crise du surendettement en restaurant la « confiance » des investisseurs pour relancer l’activité économique. Son idéologie dominante trouve ses bases dans l’approche néoclassique selon laquelle le chômage est le fruit de salaires trop élevés et d’un encadrement du licenciement bien trop grand. Pour y répondre, un plan d’austérité doit être appliqué aux économies, dont les conditions figurent dans les fameux « Memorandum of understanding », les protocoles d’accord, imposés par les hauts fonctionnaires de la Troïka.

Des prêts inconsidérés

        Pourtant, avec l’instauration massive de ces plans d’austérité en Europe suite à la crise des marchés financiers de 2008, les dettes publiques sont plus importantes que jamais. Beaucoup d’économies sont entrées en récession et des millions d’actifs ont perdu leurs emplois. La Grèce reflète cet échec de l’austérité à remettre le pays sur les rails de la prospérité. En 4 ans, les grecs ont plongé dans une spirale aux préjudices économiques et sociaux considérables.

        Le contrôle des pays surendettés effectué par la Troïka a délibérément entrainé des répercussions violentes. En mars 2010, un email du FMI s’adressant à la commission européenne reconnaissait expressément les risques encourus par la Grèce en imposant une telle politique:

        « Ce programme va considérablement réduire le pouvoir d’achat dans le pays et y provoquer une profonde récession qui mettra sérieusement le tissu social en danger ». Le FMI, mars 2010, s’adressant à la Commission européenne.

       Afin de préserver la solvabilité de la Grèce, notamment auprès des banques françaises et allemandes, les mesures de la Troïka sont allées au delà de toute dispositions prévues dans les traités et constitutions des états. Le FMI a modifié son règlement pour l’adapter à la situation : une clause a été rajoutée permettant de prêter à un état membre d’importantes sommes d’argent même si sa dette ne peut être qualifiée de « viable », c’est à dire remboursable selon un agenda prédéfini. Paulo Nogueira Batista, l’un des directeurs exécutifs du FMI, le reconnaît tout net : une restructuration de la dette aurait été plus raisonnable et surtout conforme à la viabilité nécessaire contenu dans les normes initiales du FMI. Les européens ont contourné un passage essentiel du traité de Maastricht, la clause de non renflouement, sans la moindre transparence sur leur décision. Dans ce même contexte, on apprend que la France et l’Allemagne ont vendu des frégates, des chars et des sous marins à la Grèce pour plusieurs milliards.

            « Accorder le plus gros crédit de l’histoire au plus insolvable des états. En faisant ça ils ont condamné la Grèce à un endettement permanent et monté une nation contre une autre», déplore à l’été 2014 Yanis Varoufakis, aujourd’hui ministre des finances du gouvernement Syriza.

La Grèce, symbole de l’emprise de la Troïka

        Harald Schuman va à la rencontre d’un pays ravagé par les mesures du « Memorandum of understanding ». En 4 ans, l’état grec a été contraint de réduire ses dépenses générales d’un tiers sous la pression de la Troïka. 3 millions de personnes n’ont plus aucune couverture sociale, de soins de santé, ou d’assurance maladie. 40% des hôpitaux du pays ont fermé, la moitié du personnel de santé a été licencié. Les médecins constatent le décès de centaine de personnes par mois, faute d’avoir été soignés. Les experts de la Troïka ont obtenu un plafonnement des dépenses de santé de l’état grec à 6% du PIB quand l’Allemagne voit sa moyenne à 10%, 8% pour l’Europe.

        Le documentaire nous amène à sillonner les rues d’Athènes où les commerces sont vides et bradés. Le constat est édifiant : 29% de chômage, 60% chez les jeunes. Le salaire minimum a chuté de 751 à 585 euros, sans même être passé par le vote au parlement. Les conventions collectives ont été supprimées.

        « La Troïka avait fait licencier les femmes de ménages du ministère des finances, déjà payées au smic, pour réduire la dette publique »Yanis Varoufakis, actuel ministre grec des finances.

        La menace de ne pas débloquer les prochaines tranches de crédit, essentielles à la survie du pays, donne lieu à un chantage malveillant auprès des ministres grecs : certains textes ont été entièrement barrés et reformulés jusqu’au dernier mot. Le tout, dans l’irrespect de la fonction de ministre d’un état souverain.

        Les privatisations forcées ont accentué le pillage du peuple grec. Les négociateurs de la Troïka ont souhaité vendre rapidement des biens publics à des créanciers privés (bâtiments officiels, îles, système électriques, régions touristiques, etc) sans mise en concurrence. Le cas de l’ancien aéroport d’Athènes est éloquent : vendu à un milliardaire grec pour moins de la moitié de sa valeur, il ne comportait qu’un seul enchérisseur. La privatisation des banques a été elle aussi un naufrage pour les grecs avec une perte de 15 milliards d’euros, l’équivalent des économies réalisées sur le budget de santé depuis 2010.

Troïka : ces experts qui surplombent l’Europe

Les germes du marasme économique

        Paul Krugman, prix Nobel de l’économie 2008, est très critique sur les mécanismes d’austérité, coupables selon lui d’atrophier l’économie et d’amorcer son déclin. A chaque euro gagné grâce à la coupe dans les dépenses publiques, le PIB chute de 1,30 à 1,50 euros en moyenne. Il évoque le paradoxe de l’épargne contenu dans les politiques d’austérité, menaçant la récession en Europe :

        « Si tout le monde veut encaisser plus d’argent qu’il n’en dépense, les revenus de tous baissent et l’économie s’effondre. » Paul Krugman, prix nobel 2008 d’économie.

        La logique inverse, qui considère les dépenses de l’un comme une source de revenus pour les autres, est totalement réfutée par la doxa allemande. Paul Krugman affirme que l’Allemagne s’appuie sur sa propre expérience de l’austérité, ne tenant pas compte d’un contexte différent lié à ses forts excédents d’exportations, au détriment de ses partenaires dans l’UE. Ce qui pourrait bientôt provoquer un effet boomerang, en raison de la contraction des économies européennes.

        Les réformes structurelles dictées par la Troïka aux pays en crise ne se sont pas limitées au cas de la Grèce. Le Portugal s’est vu imposer des réductions de salaires jusqu’à -20%, abaissant son salaire minimum à 485 euros par mois. Les réformes très libérales du marché du travail n’ont pourtant pas permis à plus d’actif de trouver un emploi. Pire, le salaire moyen a chuté de 1400 à 900 euros. Les plus diplômés ne trouvent plus d’emploi ou se voient proposer des salaires équivalent à 500 euros, provoquant une fuite des cerveaux. Les privatisations ont là aussi été encouragées. La Troïka a poussé à la vente de la banque BPN en signifiant, par une clause au contrat, qu’elle devait se faire à n’importe quel prix. D’une valeur de 5 milliards d’euros, la BPN a finalement été bradée 40 millions d’euros à une filiale angolaise, soupçonnée de financement illicite. Les actifs toxiques, laissés sous contrôle du domaine public, continuent de faire perdre de l’argent au gouvernement portugais.

La Troïka, délégation non démocratique

        Pour appliquer ces politiques, les hauts fonctionnaires européens ne supportent aucun risque entravant le déroulement de leurs fonctions, qui a pourtant une influence considérable sur la vie de millions de citoyens européens. Philippe Legrain, ancien conseiller de Manuel Barroso à la Commission européenne, a vu de près ce fonctionnement au sommet de l’UE :

        « Ces fonctionnaires, non élus, non redevables, souvent incompétents qui décident à Bruxelles du sort des gens dont ils ignorent tout et qui ne peuvent pas leur demander de compte, cela ne fonctionne pas. Ainsi, quand Angela Merkel prend des décisions politiques aux conséquences terribles pour le peuple grec ou portuguais, elle n’a de compte à rendre qu’à ses électeurs allemands. Et quand on travaille à la commission européenne, on y est à vie. » Philippe Legrain, ancien conseiller de Manuel Barroso à la commission européenne.

        L’attitude de Bruxelles et de Berlin continue d’être intransigeante, voyant l’action de la Troïka comme une réussite à la stabilité du marché financier mondial et un préalable aux sorties de crise. Dans une interview accordée au Figaro le 03 février 2015, un porte parole d’Angela Merkel réaffirme que l’Allemagne, première créancière d’Athènes, ne compte pas bouger d’un iota : « Nous ne voyons pas de raison de supprimer ni le mécanisme de supervision par la troïka, ni celui des décisions politiques prises sur la base des conclusions de la troïka ». Une fermeté qui alimente le sentiment de plus en plus eurosceptique partagé dans la zone euro. Avec une telle politique, « l’Europe, jadis synonyme d’espoir, d’avenir meilleur, apparaît désormais comme une menace pour beaucoup», conclue le journaliste Harald Schuman. L’Europe est en danger démocratique et en détournant le regard des peuples, la Troïka accentue sa crise de légitimité.

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One thought on “Troïka : ces experts qui surplombent l’Europe

  1. Dedola tania

    J’ai vu le reportage et il ne fait aucun doute que l’attitude de la Troika est criminelle vis à vis des peuples concernés, que toute austérité imposée entraîne une récession disons plutôt, une terrible régression économique à tous les niveaux et que les seuls bénéficiaires réels de telles mesures sont les conglomérats financiers! Ces conglomérats agissent comme de véritables pilleurs d’économie puisque des pans entiers de biens publics sont bradés! Il ne fait aucun doute non plus que pour appliquer de telles mesures scandaleuses, les politiques sont complices! En tant que pilleurs, ils (la Troika) devraient légalement être poursuivis devant une haute cours de justice internationale! Car ce pillage organisé, a des répercussions catastrophiques sur les économies, licenciements et chômage de masse, réduction des salaires, des retraites, appauvrissement des populations, etc..c’est à mon avis, un détournement massif du patrimoine des états.

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